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Le karma-yoga dans la Bhagavad-Gita
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Le mot karma est dérivé de la racine sanskrite kri, faire. Il englobe plusieurs aspects: l'action elle-même, les conséquences des actions et les effets dont nos actions passées ont été les causes.

Dans l'étude du Karma-Yoga, il faut considérer le mot karma uniquement dans le sens d'action ou travail. Ainsi, tout ce que nous faisons, que ce soit physiquement ou mentalement, est karma, et laisse sur nous une empreinte. Dans l'idéal du Karma-Yoga, l'action est accomplie par sens du devoir, sans but égoïste, en abandonnant tous les actes à Dieu et en se détachant de tout ce qu'ils peuvent apporter en retour: argent, gloire, renommée, un meilleur avenir, etc. La Bhagavad-Gita dit: "Tu as le droit de remplir tes devoirs mais pas de jouir des fruits qui en résultent".

L'histoire décrite ci-après, tirée du Mahabharata (Vana Parvan, CCV) illustre cet idéal du Karma-Yoga:

Un jeune sannyasin, moine mendiant, s'était retiré dans la forêt, où il avait longtemps médité, adoré et pratiqué le yoga. Après des années d'exercice et de dur labeur, un jour qu'il était assis sous un arbre, quelques feuilles mortes tombèrent sur sa tête. Il leva les yeux et vit un corbeau et une grue qui se battaient au sommet de l'arbre. Il en fut fort irrité et s'écria: "Quoi ! Vous osez jeter des feuilles sur ma tête !" Comme en disant ces mots il lançait un regard plein de colère, un trait de feu jaillit de sa tête (tel était le pouvoir que le yogin avait acquis) et réduisit en cendres les deux oiseaux. Il éprouva du plaisir, presque une joie débordante, à constater les pouvoirs qu'il possédait: d'un regard il avait pu brûler le corbeau et la grue !

Un peu plus tard il dut aller à la ville pour mendier son pain. Il y alla, s'arrêta devant une porte et dit: "Mère, donne-moi à manger." De l'intérieur de la maison il entendit une voix: "Attends un instant, mon fils. - Maudite femme, pensa le jeune homme, comment oses-tu me faire attendre ? Tu ne connais pas encore mon pouvoir!"

Pendant qu'il avait ces pensées, la voix se fit entendre de nouveau: "Mon garçon, ne pense pas trop à toi-même, il n'y a ici ni corbeau ni grue." Il fut stupéfait et dut continuer d'attendre. Lorsque, finalement, la femme sortit de chez elle, il se prosterna devant elle et lui demanda: "Mère, comment savais-tu cela ? - Mon garçon, répondit-elle, je ne connais ni ton yoga ni tes pratiques. Je suis une femme très ordinaire. Je t'ai fait attendre parce que mon mari est malade et que je le soignais. Pendant toute ma vie je me suis efforcée de faire mon devoir. Avant de me marier, je faisais mon devoir envers mes parents; maintenant que je suis mariée, je l'accomplis envers mon mari; c'est là tout mon yoga. Mais en remplissant ainsi mon devoir, j'ai reçu l'illumination; c'est ainsi que j'ai pu lire dans ta pensée et savoir ce que tu avais fait dans la forêt. Si tu veux apprendre quelque chose de plus élevé que ceci, va au marché de telle ville; tu y trouveras un vyadha (membre de la caste la plus basse de l'Inde; caste de chasseurs et bouchers) qui t'enseignera quelque chose que tu seras très heureux de savoir.

- Pourquoi irais-je dans cette ville-là, pensa le sannyasin, et pourquoi irais-je chercher un vyadha ?"

Mais après ce qu'il avait vu, son esprit s'était quelque peu ouvert et il fit ce que la femme lui avait conseillé. Lorsqu'il arriva près de cette ville, il trouva le marché et il vit de loin un gros et gras vyadha qui découpait des quartiers de viande avec de grands couteaux, qui parlait et marchandait avec différents acheteurs. Le jeune homme se dit: "Que le Seigneur me vienne en aide ! Est-ce de cet homme que je vais apprendre quelque chose ? C'est certainement l'incarnation d'un démon, pour le moins!"

Mais le vyadha leva les yeux et lui dit: "Swami, est-ce cette femme qui t'a dit de venir me voir ? Assieds-toi en attendant que j'aie fini mon travail.

- Que m'arrive-t-il ?" se demanda le sannyasin.

Il s'assit et le boucher continua son travail. Quand tout fut terminé, celui-ci ramassa son argent et dit au sannyasin: "Viens Seigneur, viens chez moi." Lorsqu'ils furent arrivés, le vyadha lui offrit un siège, lui demanda de l'attendre, et entra dans la maison. Il fit la toilette de son vieux père et de sa vieille mère, leur donna leur repas, et fit tout ce qu'il put pour leur être agréable; après quoi il revint vers le sannyasin et lui dit: "Tu es venu me voir, Seigneur, que puis-je faire pour toi?"

Le sannyasin lui posa quelques questions sur l'âme et sur Dieu, et le vyadha lui fit ce discours appelé Vyadha-Gita qui se trouve dans le Mahabharata. Lorsque le vyadha s'arrêta de parler, le sannyasin était stupéfait.

"Pourquoi, lui dit-il, es-tu dans ce corps-là ? Avec la connaissance que tu possèdes, pourquoi es-tu dans un corps de vyadha ? Pourquoi fais-tu ce travail affreux et dégoûtant ?

- Mon fils, répondit le vyadha, nul devoir n'est affreux, nul devoir n'est dégoûtant. Ma naissance m'a placé dans ces circonstances et dans ce milieu. Dans mon enfance j'ai appris ce métier; je suis sans attachement et j'essaye de bien remplir mon devoir. J'essaye de faire mon devoir comme chef de famille, et j'essaye de faire tout mon possible pour rendre heureux mon père et ma mère. Je ne connais pas ton yoga et je ne me suis pas fait sannyasin; je n'ai pas non plus abandonné le monde pour me retirer dans la forêt. Néanmoins, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as entendu, m'est venu parce que j'ai exécuté sans attachement les devoirs qui sont ceux de mon métier."

[Traduction tirée de "Les Yogas Pratiques", Swami Vivekananda, Ed. Albin Michel, Paris, 1939]


Le karma-yoga dans la Bhagavad-Gita Krishna prodigue ses enseignements à Arjuna

La Bhagavad-Gita, qui fait autorité en la matière et constitue un texte sacré incontournable pour la bonne compréhension du Yoga, consacre tout le 3ème chapitre au Karma-Yoga. Krishna y explique en détail à Arjuna cette voie du yoga qui permet de réaliser l'Absolu.

Nous présentons ci-après un extrait du 3ème chapitre. L'action se déroule sur le champ de bataille de Kurukshetra, qui voit l'affrontement de deux clans: les Pandavas et les Kauravas. La bataille dura dix-huit jours pendant lesquels Krishna, Dieu, fut le conseiller du clan des Pandavas, en prodiguant ses enseignements à Arjuna.

 

[Traduction tirée de "La Bhagavad-Gita telle qu'elle est", A. C. Bhaktivedanta Swami Prabhupada, The Bhaktivedanta Book trust, 1986]

VERSET 4

Ce n'est pas simplement en s'abstenant d'agir que l'on peut se libérer des chaînes du karma; le renoncement seul ne suffit pas pour atteindre la perfection.

VERSET 5

Inéluctablement, l'homme se voit contraint d'agir par l'influence des trois gunas, et ne peut demeurer inactif, même pour un instant.

VERSET 6

Celui qui retient ses sens et ses organes d'action, mais dont le mental s'attache encore aux objets des sens, se berce certes d'illusions, et n'est qu'un simulateur.

VERSET 7

Celui, ô Arjuna, qui discipline ses sens en maîtrisant son mental, et qui, sans attachement, engage ses organes d'action en des actes de dévotion, lui est de beaucoup supérieur.

VERSET 8

Remplis ton devoir, car l'action vaut mieux que l'inaction. Sans agir, l'homme est incapable de veiller à ses plus simples besoins.

VERSET 9

Mais l'action, il convient de l'offrir en sacrifice à Vishnou, de peur qu'elle enchaîne son auteur au monde matériel. Aussi, ô fils de Kunti, remplis ton devoir afin de Lui plaire, et à jamais tu seras libéré des chaînes de la matière.

VERSET 18

Celui qui a réalisé son identité spirituelle ne poursuit aucun intérêt personnel en s'acquittant de ses devoirs, pas plus qu'il ne cherche à fuir ses obligations; nul besoin, pour lui, de dépendre d'autrui.

VERSET 19

Ainsi, l'homme doit agir par sens du devoir, détaché du fruit de ses actes, car par l'acte libre d'attachement, on atteint l'Absolu.

VERSET 22

O fils de Prtha, il n'est, dans les trois mondes, aucun devoir qu'il Me faille accomplir; Je n'ai besoin de rien, Je ne désire rien non plus. Et pourtant, Je Me prête à l'action.

VERSET 25

En accomplissant son devoir, ô descendant de Bharata, l'ignorant s'attache aux fruits de son labeur; l'homme éclairé agit, lui aussi, mais sans attachement, dans le seul but de guider le peuple sur la voie juste.

VERSET 26

Que le sage ne trouble pas les ignorants attachés aux fruits de leurs actes. Ils ne doivent pas être encouragés à l'inaction, mais plutôt à imprégner chacun de leurs actes d'amour et de dévotion.

VERSET 27

Sous l'influence des trois gunas, l'âme égarée par le faux ego croit être l'auteur de ses actes, alors qu'en réalité, ils sont accomplis par la nature.

VERSET 28

Celui, ô Arjuna aux-bras-puissants, qui connaît la nature de la Vérité Absolue, ne se préoccupe pas des sens et de leur plaisir, car il sait la différence entre l'acte intéressé et l'acte empreint d'amour et de dévotion.

VERSET 30

Aussi, Me consacrant toutes tes actions, absorbant tes pensées en Moi, libre de toute indolence, de tout égoïsme et de toute motivation personnelle, combats, ô Arjuna.

VERSET 33

Même le sage agit selon sa nature propre, car il en est ainsi de tous les êtres. A quoi bon refouler cette nature?

VERSET 34

Bien qu'éprouvant de l'attraction et de la répulsion pour les objets des sens, les êtres incarnés ne doivent se laisser dominer ni par les sens, ni par leurs objets, car ceux-ci constituent un obstacle à la réalisation spirituelle.

VERSET 35

Mieux vaut s'acquitter de son devoir propre, fût-ce de manière imparfaite, que d'assumer celui d'un autre, même pour l'accomplir parfaitement. Mieux vaut échouer ou mourir en remplissant son propre devoir que de faire celui d'autrui, chose fort périlleuse.

VERSET 36

Arjuna dit :

Ô Descendant de Vrishni, qu'est-ce qui, même contre son gré, pousse l'homme au péché, comme s'il y était contraint ?

VERSET 37

Le Seigneur bienheureux dit :

C'est la concupiscence seule, ô Arjuna. Née au contact de la Passion, puis changée en colère, elle constitue l'ennemi dévastateur du monde et source de péché.

VERSET 38

De même que la fumée masque le feu, de même que la poussière recouvre le miroir et que la matrice enveloppe l'embryon, divers degrés de concupiscence recouvrent l'être.

VERSET 39

Ainsi, ô fils de Kunti, la conscience pure de l'être est voilée par son ennemi éternel, la concupiscence, insatiable et brûlante comme le feu.

VERSET 40

C'est dans les sens, le mental et l'intelligence qu'elle se loge, cette concupiscence qui égare l'être en étouffant son savoir véritable.

VERSET 41

Aussi, ô Arjuna, commence par enrayer le fléau de la concupiscence, source même du péché, en réglant tes sens. Ecrase, ô meilleur des Bharatas, ce dévastateur de la connaissance et de la réalisation spirituelle.

 

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